Zut alors, si le soleil quitte ces bords.
A.Rimbaud




Pour m'éviter d'écrire dans le désert laissez donc ici votre commentaire ...



dimanche 14 octobre 2012

JACASSI JACASSA

(Chanson guignolesque)

Le sam'di soir chez Fernande
On rassemble les amis,
Ca pérore, ça harangue,
C'est un beau charivari.

Jacassi, Jacassa,
Jacassons entre les plats.

Dimitri l'idéologue
Catéchise l'assemblée.
Gare à toi si tu ripostes,
T'es tout d'suite excommunié.

Laura, cette pauvre idiote,
Dit qu'ça gâche la soirée.
Elle n'a pas compris la sotte
Qu'faut pas toujours s'amuser.

Jacassi, jacassa,
Jacassons entre les plats.

Philémon qu'est à la page
Nous crie son dernier pamphlet
D'vociférations sauvages
Contre l'université.

Mort à la culture bourgeoise,
Il est temps d'exécuter
La grammaire et l'orthographe.
Au nom du peuple opprimé.

Jacassi, jacassa
Jacassons entre les plats.



Le docteur qui nutritionne
Dit qu'on doit plus boire de lait,
Qu'l'eau d'la ville nous empoisonne
Qu'les jus d'fruits sont trafiqués.

Une décoction de luzerne
Dans d'la bave d'escargot,
C'est la boisson la plus saine,
Le nectar des écolos.

Jacassi, jacassa,
Jacassons entre les plats.

Le chasseur qui fait ripaille
Raconte la bouche pleine
Comment il a sur la paille
Fait basculer la Germaine.

Ce roi de la bonn’franquette
Reproche aux américains
Le réchauff'ment d'la planète
Et l'eczéma de son chien.

Faudrait pas que ces obèses
Oublient que nous les Français,
On est depuis Robespierre
La Lumière du monde entier.

Jacassi, jacassa,
Jacassons entre les plats.

Elodie qu'est à la mode
Blâme la mère au foyer,
Dit qu'faut libérer la drogue
Et couche // de tous côtés.




Elle se veut moderniste
Et d'un discours militant
Prône le libre échangisme
Et maudit le Vatican.

Il faut bien que la morale
Se conforme aux mœurs du temps.
Mais alors y a plus d'morale !?
Suffit ! Soyez tolérant.

Jacassi, jacassa,
Jacassons entre les plats.

Le vieux Gaspard qui marmonne
Nous a d'puis longtemps quitté.
Le regard vague il chantonne
Des refrains de son passé.

Comme la vie était belle
Et que le soleil brillait.
Elle est loin notre jeunesse,
Mon Dieu qu'en avons nous fait ?

Patchwork


Plages nocturnes livrées aux scélérats,
Exhalaisons des noirceurs de nos vies.

Criques limpides où s’enjouent dans les algues
Mille témoins du paradis perdu.

Murs hérissés de tessons coupe-joie,
Remparts pour riche à l’abri du bonheur.

Vie des couleurs au sortir de prison,
Paix d’une route aux voitures amies.

Flaques d’été à l’abord des rivières,
Miroirs du ciel où nagent les oiseaux.

Remords secrets des occasions perdues
De dire je t’aime à ceux qui sont partis.

Sourires aimants d’une mère attendrie
Par l’abandon de son enfant blotti.

Vieillard courbé trottinant dans la rue
Comme un acteur qui le ferait exprès.

Loopings radieux des anges dans les airs,
Slaloms géants sur les pistes du ciel.

Errances sèches en terres dépravées
Dans les débris de bonheurs saccagés.

Joie du départ sur la route enchantée
Qui nous conduit aux vacances d’été.

Robots géants dans des hangars déserts,
Ensevelis sous la poussière du temps.

                              Voiles obscurs de nos premiers mensonges
Sur l’allégresse des innocentes joies.

                               Fugacité des ondes de Lumière,
Cadeaux surgis des profondeurs du ciel.

Vols au ras de déserts sans espoir
En quête  aride  de bonheurs disparus.

                               Femme vêtue de fleurs et d’oiseaux,
Hors de portée des griffes du démon. 

samedi 7 mai 2011

Chanson Poissonnière

L'ablette d'argent,
Sardine d'eau douce,
Vient gober les mouches
A fleur de courant.

En robe argentée,
L'anguille fugace
Retourne aux Sargasses
Pour s'y marier.

Barbeau proxénète,
Barbeau gigolo...
Ah non je proteste
J'suis pas un maqu'reau.

Le brochet perfide
Attend, impassible,
Qu'un gardon pataud
Frôle son museau.

La carpe mémère,
Visite l'étang,
En propriétaire
Qui a tout son temps.

Le gardon prolo,
Méprisé des sots,
Réjouit le cœur
De l'humble pêcheur.

Le goujon fouilleur
Cherche dans le sable
Des grains de bonheur
Pour sa toute aimable.

L'ombre qui milite
Pour de fraîches eaux,
Mange biologique
Et vote écolo.

La perche rayée,
Tigre des rivières,
Fonce, meurtrière,
Sur les poissonnets.

Dans la mare opaque,
La perche-soleil,
Et c'est bien dommage,
Cache ses merveilles.

Quand les poissons-chattes
Miaulent sous la lune,
Pour les poissons-chats
C'est bonne fortune.

Le saumon sauvage,
Sauteur de barrages,
Fait bien des jaloux
Chez les kangourous.

Le silure hilare,
Monstre des abîmes,
Ne se laisse voir
Qu'aux soirs d'Halloween.

Tapie dans l'herbier,
La tanche dorée,
Se paye la bouille
Du pêcheur bredouille.

La truite-arc-en-ciel,
Poisson top-modèle,
Se fait admirer
En robe étoilée

Petits effrontés,
Les vairons farceurs
Suçotent les pieds
Des bébés rieurs.

Louis Sagot-Duvauroux

mardi 1 mars 2011

Présent

Passée la barrière
Finis les tourments.
Chaque pas s'insère
Dans le cours du temps.

Ici plus d'affaires
On a tout son temps.
Le pré, la rivière
Vivent au présent.

L'esprit s'y libère.
Les coeurs innocents
Piègent la lumière
Promise aux enfants.

Quel est le mystère
De ce rendez-vous
Qui nous régénère
Et qui nous absout ?

mardi 15 février 2011

péguy Racine Corneille

Grand poète aux accents médiévaux, Charles Péguy fut aussi le fondateur, et le principal rédacteur, d’une revue philosophique, politique et littéraire, « Les Cahiers de la Quinzaine », à travers laquelle l’auteur du « Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc » s’engagea passionnément dans un combat sans concession pour la justice.
Par amour de la vérité, il défendit, avec une égale vigueur, l’innocence du capitaine Dreyfus contre la rage des antisémites et la liberté intellectuelle contre la mainmise d’une coterie partisane sur la Sorbonne et l’Enseignement Supérieur.
Cette attitude sans compromission lui valut de rester pauvre toute sa vie et d’être privé des honneurs que lui auraient mérités son génie et son intrépidité morale, situation qu’il accepta d’ailleurs comme un témoignage d’authenticité. :

Voici la pureté, tout le reste est souillure.
Voici la pauvreté, le reste est ornement.

Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure et nourri de culture grecque et latine, Charles Péguy a publié des analyses littéraires originales et pénétrantes qui mériteraient de figurer dans les manuels scolaires.
En témoigne cette comparaison entre les deux grands tragédiens français du dix-septième siècle.

« Corneille ne travaille jamais que dans le domaine du salut, Racine n’opère jamais que dans la domaine de la perdition.
La cruauté des personnages de Racine est sans limites.
Cette Iphigénie même, par exemple, comme elle est déjà foncièrement cruelle. Comme sa soumission à son père a un fond de cruauté, comme elle est déjà bien la fille. D’Agamemnon et de Clytemnestre.
Où cette Iphigénie est surtout redoutable, c’est dans la tendresse. Où elle est invincible, c’est dans la cruauté de tendresse.
Quelle sourde cruauté tragique dans cette réponse terrible à son père contraint de la sacrifier sur l’autel de Diane » :

Cessez de vous troubler, vous n’êtes point trahi.
Quand vous commanderez, vous serez obéi.
……………………………………………………….
D’un œil aussi content, d’un cœur aussi soumis
Que j’acceptais l’époux que vous m’aviez promis,
Je saurais, s’il le faut, victime obéissante,
Tendre au fer de Calchas une tête innocente ;
Et, respectant le coup par vous-même ordonné,
Vous rendre tout le sang que vous m’avez donné.
Si pourtant ce respect, si cette obéissance
Paraît digne à vos yeux d’une autre récompense,
Si d’une mère en pleurs vous plaignez les ennuis,
J’ose vous dire ici qu’en l’état où je suis
Peut-être assez d’honneurs environnaient ma vie
Pour ne pas souhaiter qu’elle me fut ravie,
Ni qu’en me l’arrachant un sévère destin
Si près de ma naissance en eût marqué la fin.
Fille d’Agamemnon, c’est moi qui la première,
Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père ;
C’est moi qui si longtemps le plaisir de vos yeux,
Vous ai fait de ce nom remercier les Dieux
Et pour qui tant de fois prodiguant vos caresses,
Vous n’avez point du sang dédaigné les faiblesses.
Hélas ! Avec plaisir je me faisais conter
Tous les noms des pays que vous allez dompter
Et, déjà d’Ilion présageant la conquête,
D’un triomphe si beau je préparais la fête.
Je ne m’attendais pas que, pour le commencer,
Mon sang fut le premier que vous dussiez verser…

« Il n’y a pas un mot, pas un vers, pas un demi-vers qui ne porte pour mettre l’adversaire (le père) dans son tort.

Le propre du personnage racinien est qu’il parle constamment pour mettre l’adversaire dans son tort, ce qui est le commencement même, le principe de la cruauté.
Les personnages cornéliens, au contraire, qui sont la courtoisie, la générosité même, ne parlent jamais que pour mettre l’adversaire «dans sa raison » et vaincre ensuite libéralement cette raison.
Les personnages de Corneille sont gonflés d’un perpétuel pardon. Ils se pardonnent d’avance, par nature, tout ce qu’ils se feront.
Dans Racine, c’est diamétralement le contraire. Ils ne se pardonnent pas, même ce qu’ils ne se sont pas fait. »

vendredi 10 décembre 2010

Départ

Chanson souvenir

A l'arrière du train
La ville s'éloigne
Que l'adolescent
Quitte pour toujours.

Adieu les amis,
Les flirts de jeunesse,
Sur le quai d'la gare
Ils sont tous venus.

Que le cœur se serre
Quand le train démarre
Et que l'on sait bien
Qu'on n's'reverra plus.

Comme ils nous empoignent
Et qu'ils nous déchirent
Ces sourires en pleurs
Et ces mains tendues.

Faut-il se quitter
Pour savoir qu'on s'aime,
Et que des mouchoirs
Le disent pour nous ?

Mais bientôt la vue
D'autres paysages
Chasse de nos cœurs
La mélancolie.

On ne songe plus
Qu'à la vie nouvelle,
Au monde inconnu
Qu'on va découvrir.


Quand on a seize ans
On oublie si vite,
Aux pages tournées
On ne revient plus.

Ce n’est que plus tard,
Aux jours endeuillés,
Que le temps passé
Ressurgit en nous.

On voudrait revoir
Ceux qui sont partis
Pour leur dire pardon,
Pour leur dire merci.

Espérons qu'un jour,
Au delà du temps,
Tous ceux qui s'aimaient
Se retrouveront.

lundi 6 décembre 2010

L'affreux macho

(Chanson grossière)

Quand je vais dans la cuisine
Regarder faire la vaisselle,
J'aime à voir ma concubine,
En tablier de dentelle,
Récurer la poêle à frire
Et passer la serpillière.
Pour soigner ses mains câlines,
Je lui offre pour Noël
Un flacon de Palmolive
Et des torchons nid d'abeille.

Quand je l'amène au cinoche
Voir un comique troupier,
Au retour je lui reproche
De n'avoir pas rigolé.
D'une claque sur les fesses
J'essaie de la dérider.
Arrête de faire la tête,
Nom de nom restons français.

Le soir devant la télé,
A moi d'télécommander.
Elle voudrait voir Sissi
Mais j'aime // pas les chichis.
Au diable tous ces froufrous,
Regardons la Soupe aux Choux.
C'est une histoire où l'on pète
Pour plaire aux Extraterrestres.
C'est quand même plus rigolo
Que les films sentimentaux.

Quand au camping de la plage
Ca donne du transistor,
C'est nous les rois du tapage
Avec Nanar et Totor.
Prétextant une migraine,
Elle s'enfuit vers la mer
Mais vite je la ramène,
Allons ne fait pas la fière.
Ce Brassens que tu adores
Nous l'a chanté bien des fois
Tout pour les copains d'abord,
Ecrasez-vous les nanas.

Je vois bien qu'avec mes potes
Elle fait sa mijaurée.
Paraîtrait que la chochotte
N'aime pas le genre grossier !
Faudra bien qu'elle s'y fasse
Et quitte ses airs pincés
Car moi j'aime la belote
Et les histoires salées.

Comme dit le malabar
Qui programme nos loisirs :
Un cul est un cul Madame.
Après ça y a rien à dire.

mardi 16 novembre 2010

métropolitain

Paroles de chanson d’une angoisse à faire rire


Ce métro roulait sans cesse
Et ne s'arrêtait jamais.
Ce métro roulait sans cesse,
Ah que nous étions serrés.
Le chauffeur // était mort //
D'une cri ise cardiaque
Et la peur, le remords,
Entendez nos dents qui claquent.

Métropo, métropo,
Métropolitain sans guide.
Métropo, métropo,
Métropolitain suicide.

Au secours, stoppez la rame,
Implorent les passagers.
Plus vite crie la marmaille,
Ravie de cette équipée.
Les fraudeurs que la peur glace
Font serment d'honnêteté,
Jurant de payer leur place
Dix fois le prix du ticket.

Métropo, métropo,
Métropolitain s'entête.
Métropo, métropo,
Métropolitain funeste.

Sur les quais la populace
Se masse pour voir passer,
Ravagées par le désastre,
Nos faces épouvantées.
Craignons que dans ces tunnels
D'une noirceur infernale
Un déraillement mortel
Arrête notre cavale.

Métropo, métropo,
Métropolitain s'enrage.
Métropo, métropo,
Métropolitain sauvage.

Mais voici // que soudain //
Notre métro sort de terre.
Ironie // du destin //
C'est à la station Bel Air.
La vitesse s'accélère,
C'est un métro T.G.V.
Précipitant vers l'enfer
Sa cargaison de damnés.

Métropo, métropo,
Métropolitain s'emballe.
Métropo, métropo,
Métropolitain fatal.

Saisi de frayeur extrême,
Dans un appel angoissé,
J'ai crié maman je t'aime...
Et je me suis réveillé.

lundi 1 novembre 2010

l'Offrande Lyrique


Voici, à l’occasion des fêtes de la Toussaint, quelques extraits de l’offrande Lyrique, recueil de poèmes d’inspiration mystique écrits par Rabindranath Tagore, illustre poète indien qui reçut le prix Nobel de littérature en 1913 et qui est considéré dans son pays comme un saint.

Vie de ma vie, toujours j’essaierai de garder mon corps pur, sachant que sur chacun de mes membres repose ton vivant toucher.
Toujours j’essaierai de garder de toute fausseté mes pensées, sachant que tu es cette vérité qui éveille la lumière de la raison dans mon esprit.
Toujours j’essaierai d’écarter toute méchanceté de mon cœur et de maintenir en fleur mon amour, sachant que tu as ta demeure dans le secret autel de mon cœur.
Et ce sera mon effort de te révéler dans mes actes sachant que c’est ton pouvoir qui me donne force pour agir.

Mon chant a dépouillé ses parures. Je n’y mets plus d’orgueil. Les ornements gêneraient notre union ; ils s’interposeraient entre nous, et le bruit de leur froissement viendrait à couvrir tes murmures.
Ma vanité de poète meurt de honte à ta vue. O Maître-Poète ! je me suis assis à tes pieds. Que seulement je fasse de ma vie une chose simple et droite, pareille à une flûte de roseau que tu puisses emplir de musique.

Dans la nuit de lassitude, permets que je m’abandonne sans lutte au sommeil et repose sur toi ma confiance.
Permets que mon esprit languissant ne s’ingénie pas à te préparer un culte dérisoire.
C’est toi qui tires les voiles de la nuit sur les yeux fatigués du jour, pour renouveler son regard au réveil dans une plus fraîche félicité.

Quel divin breuvage espères-tu, mon Dieu, de cette débordante coupe de ma vie ?
Mon poète ! est-ce là ton délice de voir ta création à travers mes yeux et, au parvis de mon oreille, d’écouter, silencieux, ta propre divine harmonie ?
A travers mon esprit, ton univers se tisse en paroles auxquelles ta joie communique la mélodie. Tu te donnes à moi par amour, et c’est alors qu’en moi tu prends conscience de ta suavité parfaite.

Quand nous jouions ensemble, jamais je n’ai demandé qui tu étais. Je ne connaissais ni timidité, ni frayeur ; ma vie était impétueuse.
Au petit matin, comme un franc camarade, tu m’appelais de mon sommeil et de clairière en clairière tu m’entraînais en courant.
En ce temps-là je ne m’inquiétais pas de connaître la signification des chansons que tu me chantais. Ma voix simplement reprenait les mélodies ; mon cœur dansait à leur cadence.
Mais à présent que l’heure des jeux est passée, quelle est cette vision soudaine ? L’univers et toutes les silencieuses étoiles se tiennent, pleines de révérence, les regards baissés vers tes pieds.


L’Offrande Lyrique est éditée chez Gallimard

lundi 6 septembre 2010

voyez

Paroles d’une chanson en attente de musique


Voyez,
Voyez passer les oies sauvages
Le cou tendu vers des rivages
Ensoleillés.

Voyez,
Voyez les ombres des nuages
Poursuivies par les vents d'orage
Courir les champs.

Voyez,
Voyez, gardiennes du canal,
Ces haies d'arbres qui se rejoignent,
Au bord du ciel.

Voyez,
Voyez courir l'eau des rivières
Vers la sauvagerie des mers,
Pauvre insensée !

Voyez,
Voyez se perdre à l'horizon
Ces goélettes qui s'en vont
Au bout du monde.

Voyez,
Voyez du haut de ces montagnes,
Ces bois, ces champs et ces villages,
C'est beau la paix.


Louis Sagot-Duvauroux
21 ter rue de Montreuil
94300 Vincennes

dimanche 29 août 2010

l'écolier

A l’intention des pauvres petits qui vont devoir reprendre le chemin de l’école, ce charmant poème de Marceline Desbordes-Valmore, âme sensible qui savait retrouver l’esprit d’enfance.

Un tout petit enfant s’en allait à l’école.
On avait dit : « Allez !... » Il tâchait d’obéir ;
Mais son livre était lourd, il ne pouvait courir ;
Il pleure et suit des yeux une abeille qui vole.

Abeille, lui dit-il, voulez-vous me parler ?
Moi, je vais à l’école : il faut apprendre à lire ;
Mais le maître est tout noir, et je n’ose pas rire :
Voulez-vous rire, abeille, et m’apprendre à voler ?
Non, dit-elle, j’arrive et je suis très pressée.
J’avais froid ; l’aquilon m’a longtemps oppressée ;
Enfin j’ai vu les fleurs ; je redescends du ciel,
Et je vais commencer mon doux rayon de miel.
Voyez ! J’en ai déjà puisé dans quatre roses ;
Avant une heure encore nous en aurons d’écloses ;
Vite, vite à la ruche ! On ne rit pas toujours ;
C’est pour faire le miel qu’on nous rend les beaux jours.

Elle fuit et se perd sur la route embaumée.
………………………………………………….
L’enfant reste muet, et, la tête baissée,
Rêve et compte ses pas pour tromper son ennui,
Quand le livre importun, dont la main est lassée,
Rompt ses fragiles liens et tombe auprès de lui.

Un dogue l’observait du coin de sa demeure.
…………………………………………………..
Bon dogue, voulez-vous que je m’approche un peu ?
Dit l’écolier plaintif. Je n’aime pas mon livre ;
Voyez ! Ma main est rouge, il en est cause. Au jeu
Rien ne fatigue, on rit ; et moi je voudrais vivre
Sans aller à l’école, où l’on tremble toujours.
Je m’en plains tous les soirs, et j’y vais tous les jours.
J’en suis très mécontent. Je n’aime aucune affaire ;
Le sort des chiens me plait, car ils n’ont rien à faire.

Ecolier ! Voyez-vous ce laboureur aux champs ?
Eh bien ! Ce laboureur, dit Stentor, c’est mon maître.
Il est très vigilant ; je le suis plus peut-être.
Il dort la nuit ; et moi, j’écarte les méchants.
………………………………………………………
Pour vous-même on travaille ; et, grâce à nos brebis,
Votre mère, en chantant, vous file des habits.
Par le travail tout plaît, tout s’unit, tout s’arrange.
Allez donc à l’école ; allez, mon petit ange !
……………………………………………………
Enfant, vous serez homme, et vous serez heureux ;
Les chiens vous serviront.
L’enfant l’écouta dire ; son livre était moins lourd.
En quittant le bon dogue, il pense, il marche, il court.
L’espoir d’être homme un jour lui ramène un sourire.

A l’école, un peu tard, il arrive gaîment,
Et dans le mois des fruits il lisait couramment.

mardi 6 juillet 2010

poésie Micheline

Voici une jolie poésie écrite par Micheline avant que nous nous connaissions.

Chezeau 30 août 1945

Un troupeau de moutons traverse en grand désordre
La cour de la maison et le chien prêt à mordre
Va, court, s’active, aboie, puis tout redevient calme.
Il est neuf heures et le soleil darde ses flammes
Et les nuages roses s’amusent avec elles
Et les grands peupliers dont la verte ramure
Frissonne et fait entendre un gracieux murmure
Etendent vers le ciel leurs bras pour le prier.
Nicolas sur les marches trempe ses petits pieds
Dans une flaque d’eau par le vent oubliée.
Le pauvre petit chat arrive tout mouillé,
Devant la porte close il a couché dehors.
Dans la prairie les vaches fixent de leurs yeux d’or
Les rails où de vieux trains vont circuler peut-être
Tandis que par bonheur les poules sous le hêtre
De pourpre costumées trouvent des vermisseaux
Qui après cette pluie sont devenus bien gros.

Dans la maison grand bruit,
Les uns pleurent, d’autres rient,
Tout le monde s’active
Et ne songe qu’à vivre
Longtemps, joyeusement
Avec beaucoup d’enfants.

mercredi 23 juin 2010

La cigale et la luciole - fable

Voici l’aventure, dont Caroline fut témoin, d’une pauvre cigale, d’une petite fourmi
Curieuse et d’une luciole mystérieuse

Cigale s’entêtait Tant d’étés chantés Son cri grinçait
Se débattait d’un raclement dans le ressassement
Crissait comme chagrin de forêt
Vieille de froid si seule dépourvue ne croyait plus aux mélodies
Accordait sa guimbarde à perpète et famine et tout de même tout de même
Qui croit aux mélodies bise venue ?
Les volets clos sur le dehors l’abritaient des fourmilières
Fourmis tenaient conseil
Archivaient le chant besogneux de Cigale pour enseigner les ouvrières
à l’heure des pauses en hiver
Tout fut synthétisé jusqu’à l’aléatoire pour sembler d’inventer
C’était assez pour mille vies de fourmis, les musées
Cigale emportait dans la draille son ahan d’air et l’aigu d’un pourquoi d’enfant
Fourmis classèrent les voix parmi les clameurs et autres pêcheurs de perle
Dans une mémoire en béton sauvée de famine par des festins de commentaires
C’est ainsi qu’on remisa les oreilles dans des écrins noirs
où suintait le formol sonore qui rendait sourd au silence soudain des sirènes
On engrangeait le bois vermoulu des pianos les mains tombaient
Les moignons suffisaient au nouveau clavier
D’ailleurs bâtissaient les enchaînées comme les meilleurs carriers
Le musée des chants premiers servait aux sentiments la sauce nécessaire
aux nostalgies qui font pleurer les fourmilières bonne affaire
L’incroyable vie naturelle et rustique des cigales s’arrachait
L’heureux temps des cigales faisait fortune aux temps froids
La nuit la fourmilière nuitait, oncques ne vit surgir la mille et unième
Chacun chez soi sentait cependant l’obscur s’épaissir mais quoi dire
pour ne pas troubler le sommeil des enfants
Une fourmi traînait encore, un anachronisme en somme, dehors à la nuit noire
Nuit si noire songeait-elle jusqu’où caches-tu la lumière ?
À l’autre bord de toi quelqu’un voit-il le kung-fu de Cigale sur la lavande bleue ?
Brève étincelle – fut très brève – alerta Fourmi dans la nuit
Les étoiles n’approchaient plus la fourmilière
Rideau de terre sur les tranchées gardait les ouvrières du péché de lune
D’ailleurs c’était à ras du sol, la lueur, avec poussière crottin fretin
La nuit si noire quand le cœur si perdu inventait-elle aux vagabonds des mirages ?
Le temps perçait-il la durée de la nuit d’un soubresaut futur ?
La noctambule en parle au matin le conseil s’en émeut la place est balisée
Pleins feux, venez venez La lueur n’était plus
On chasse l’hurluberluée du spectacle et de la société
S’en va coucher dedans le grand dehors avec tous les dangers Juste au bord
de dehors sautillait la lueur Je danse elle disait ce que Cigale a chanté tant d’étés
S’est gonflé le printemps de son chant qu’il me reste à danser je le fais
Cigale est morte à coup sûr à moins qu’au lointain n’ait trouvé qui l’attendait
Fourmi s’écrie la lueur danse au bord d’ici Cigale est morte ou partie
Le conseil s’en émeut etc. etc. plein feu sur le dehors comme on s’ennuie ici !
Notre fourmi bannie espérant un permis se tient aux confins du halo
Le conseil est furieux la foule s’agglutine la foule veut
Fourmi ravie n’entend rien tête à la nuit Regardez les amies la lueur danse
Re-coup de projecteur re-fureur la fourmi pleure
Brillent ses larmes sur la nuit
Un stropiat passait là dans la lenteur des os
Deux nigauds s’écartaient pour les baisers dans les fourrés
Voient briller la nuit
Quittent la forteresse les trois ravis sans mains sans voix On les voit
quelquefois trianguler de noir les amours d’une luciole
On dit c’est un signe ou c’est l’heur
Le premier chien qui passe sait que c’est un poème
Caroline : 19ème salon de la petite édition
Du soleil sur la page
Espace Liberté – 2010
Les Ennemis de Paterne Berrichon

lundi 10 mai 2010

Lucas et la grosse dondon de l'ile des malabars

A la demande de Djibril, je propose aux lecteurs cette aventure où le jeune Lucas fait preuve, une nouvelle fois, de son audace et de son intelligence

Il fait si chaud cet été à Banolin que les touristes passent toutes leurs journées dans l'eau. Ils y prennent même leurs repas, dans des assiettes en bois qui flottent à la surface de la mer.

Ce matin, Lucas part à la pêche très tôt pour être de retour avant la grande chaleur.
Quand il rentre au port, sa filoche pleine de poissons multicolores, le maire est là, sur le quai, qui l'appelle en faisant de grands gestes.

LE MAIRE
Viens vite Lucas. Il nous arrive une catastrophe !
Figure-toi qu'Aline, la géante de l'île des Malabars -celle qu'on appelle la grosse dondon- a décidé de se baigner.
Elle est si colossale qu'elle va faire monter le niveau de la mer de plusieurs mètres. Banolin sera submergé et nous périrons tous noyés !

La population, rassemblée autour du maire, regarde anxieusement vers l'île des Malabars où la dondon s'apprête à la baignade.
La voilà qui trempe l'un de ses énormes pieds dans la mer. Il est si gros qu'il soulève une vague gigantesque qui vient s'effondrer sur la promenade du bord de mer, au milieu des voitures, comme une cataracte.

LE MAIRE
Ce n'est qu'un début, Lucas ! Aline n'a fait que plonger son pied et déjà les quais sont inondés. Si elle se baigne toute entière, la mer va remonter jusqu'à Paris !

LUCAS
Ne nous affolons pas, Monsieur le Maire, et laissez-moi réfléchir cinq minutes.

LE MAIRE
Dépêche-toi Lucas !

Plusieurs banolinais proposent des solutions.
-Il faut envoyer un hélicoptère pour pêcher la grosse dondon avec des cordes et des crochets et l'emporter dans un désert.

LUCAS
Mais mon pauvre Pascal, Aline aplatirait l'hélicoptère entre ses mains comme un moustique !

-Il faut attirer des requins qui mordront la dondon et l'empêcheront de se baigner.

LUCAS
Tu n'y penses pas ma pauvre Sylviane. Quand ils verront la grosse Aline, les requins s'enfuiront épouvantés et se rabattront vers les plages pour dévorer les touristes.
Dites, Monsieur le Maire, cette Aline est bien une amoureuse de la nature, une écologiste renforcée ?

LE MAIRE
Oh! Oui Lucas ! La moindre goutte d'huile ou de pétrole sur la mer la met dans une rage folle.

LUCAS
Alors, c'est facile ! Nous allons l'arroser avec l'huile solaire dont se servent les estivants pour bronzer. Elle n'osera plus entrer dans l'eau de peur de la polluer.

-Les banolinais remplissent avec cette huile la vedette des pompiers.

LUCAS
Venez avec moi Monsieur le Maire, nous allons asperger la grosse Aline.

LE MAIRE
Mais Lucas, si elle nous voit dans ce bateau, d'un coup de pied elle le fait chavirer ! Et je me noie !!!

LUCAS
Allons ! Montez Monsieur le Maire ! La population vous regarde.

Quand ils sont près de l'île des Malabars, le maire et Lucas branchent la lance à incendie et projettent sur la dondon une trombe d'huile solaire.

ALINE
Qui a fait ça ?... Qui a fait ça ?... Pollution ! Pollution !

LUCAS
C'est nous pauvre Aline ! Vous voilà dégoulinante d'huile. Vous êtes une marée noire vivante !

ALINE
Maudit Lucas ! Je ne peux plus me baigner ! Cela tuerait les gentils, jolis, mignons, adorables petits poissons.
Débarrassez-moi de cette huile dégoutante qui transforme les parisiens en horribles lézards marron.

LUCAS
Vous commencez vous-même à bronzer, ma chère Aline.

ALINE
Petit monstre ! Moi qui suis si fière de ma peau, rose comme celle d'un cochon.

LUCAS
Je veux bien vous dégraisser, mais promettez-moi de ne pas vous baigner.

ALINE
Mais j'ai tellement chaud, Lucas !

LUCAS
Monsieur le Maire viendra tous les jours vous arroser d'eau fraiche avec le bateau-pompe.

LE MAIRE
Pourquoi moi, Lucas ?...

ALINE
J'accepte, mais dépêche-toi ! Ma peau devient jaune, je suis moins jolie.

Sur la plage de Banolin, les estivants, rouges de coups de soleil comme des écrevisses, réclament de l'huile à grands cris. Mais les banolinais ont vidé les magasins pour asperger la grosse dondon et les stocks sont épuisés.
Quand elle entend les lamentations des touristes, Aline éclate de rire et les insulte.
-Rentrez chez vous dans votre affreux nord, mauviettes qui fuyez le soleil du Bon Dieu, limaces de sable qui osez couvrir la belle musique des vagues par les crachotement de vos transistors !
-Aline, tais- toi ! dit le maire. Ce sont les touristes qui font la richesse de Banolin. S'ils s'en vont, nous redeviendrons pauvres comme avant, quand nous n'avions pour vivre que la pêche et quelques cultures de légumes et de fruits.
-Pauvres peut-être, conclut Lucas, mais plus fiers et sans doute plus heureux.

mardi 27 avril 2010

Marie Détective

Voici une nouvelle aventure, inédite, de la petite Marie qui n’a rien perdu de sa malice :

Marie est en vacances au bord de la Méditerranée, dans une jolie villa louée par sa tante Caroline.
Ce jour là, elle se lève de très bonne heure pour attraper des crabes sur les rochers avant que la présence des estivants ne les ait fait fuir.
En longeant le port, Marie est intriguée par une jonque qui lève l’ancre précipitamment. Sur le pont, un nabot hideux, au faciès de chien pékinois, hisse la voile en haletant comme s’il venait de courir un marathon. Ses habits sont sales et déchirés mais, bizarrement, il est chaussé d’élégants souliers vernis.
Ce monstre a l’air bien pressé de s’en aller pense la fillette tandis que la jonque s’éloigne du quai.

Marie n’a pas de chance ce matin. Pas un seul crabe sur les rochers, même dans la petite calanque où, d’habitude, ils se rassemblent par centaines.
Au fond de cette crique sauvage, Marie fait une triste découverte. Sur les galets, git le corps inanimé d’un très jeune homme, couché face contre terre. Il est vêtu d’un smoking blanc et chaussé de vieilles savates éculées. Il porte sur la nuque la marque d’un coup très violent. Heureusement, il respire et n’est qu’évanoui.
Au sommet de la dune qui surplombe la petite plage, un brigadier de gendarmerie gesticule en ordonnant à la fillette de ne toucher à rien. Puis il descend la pente abrupte d’un pas chaotique.
Tout est clair, déclare-t-il avec assurance. Cet imbécile s’est assommé en s’étalant sur les galets. Je vois la scène comme si j’y étais. Il faisait nuit. Il était probablement saoul. Il a voulu descendre sur la plage par la dune. La pente est si raide qu’il n’a pas pu freiner sa course. Déséquilibré par la vitesse, il s’est affalé sur le sol en arrivant sur la grève. Les marques de ses pas dans le sable confirment mes conclusions. C’est un accident. L’enquête est terminée.
C’est d’une aveuglante clarté observe Marie d’un air ironique. Vous ne trouvez pas que c’est étrange ces vieilles godasses avec un smoking, ce n’est guère élégant pour un garçon d’apparence si distinguée. Et comment a-t-il pu se blesser à la nuque en tombant face contre terre ? Serions-nous sur une plage de galets sauteurs ?
De quoi te mêles-tu microbe, réplique le brigadier, vexé par le ton moqueur de Marie. Arrête de faire l’intéressante et de tout compliquer. C’est un accident. L’enquête est close. Rompez.
Cependant, l’adolescent commence à se réveiller de son évanouissement. Mais sous le choc, il semble avoir perdu la mémoire. Il répète avec un sourire ravi : Quelle chance, quelle chance…
Ce fada est tout heureux d’avoir perdu la boule s’exclame le brigadier.
Mais non, reprend le jeune homme, comme dans un rêve, je n’ai pas perdu, j’ai gagné beaucoup, pas à la boule*, à la roulette*. Vive le cinq juillet, jour de l’anniversaire de mes dix-huit ans.
Il divague complètement le malheureux, poursuit le brigadier. Il s’est peut-être évadé d’un asile de fous ce qui expliquerait son accoutrement bizarre.
Pas du tout réplique Marie, qui trouve beaucoup de charme au jeune amnésique, le choc ne lui pas enlevé tous ses souvenirs. Ce qu’il dit explique tout et confirme avec évidence les autres indices.
Quelle évidence ?! Quels indices ?! hurle le brigadier, furieux d’être contredit par une si petite fille.
Qui suis-je ? Où suis-je ? Que vois-je ? Qu’ouïs-je ? murmure l’adolescent d’un air égaré.
Vos papiers, vocifère le brigadier.
Mais le pauvre garçon n’a sur lui qu’une lettre de sa mère ainsi rédigée :

*La boule et la roulette sont des jeux de hasard que l’on pratique dans les casinos. Il est interdit d’y jouer avant dix-huit ans

Bon anniversaire mon chéri.
Pour fêter tes dix-huit ans, je t’envoie une carte d’invitation pour le bal du casino et quatre billets de cinq cents euros pour ta soirée.
Mets ton smoking blanc et tes souliers vernis, tu seras le plus beau, le plus admiré et je serai fière de toi. Un conseil, si tu veux gagner gros joue directement sur un numéro. S’il sort tu encaisseras trente cinq fois ta mise.
Ta mère qui t’aime.

Marie, toute attendrie, regrette de ne pas être en âge d’aller au bal pour pouvoir danser avec ce charmant garçon.
Mais le brigadier la regarde d’un air soupçonneux. Il n’a plus ses deux mille euros sur lui, crie-t-il. C’est toi qui les a volés, petite garce. Rends l’argent et disparais. Je ne veux plus te voir ni surtout t’entendre car tu me brouilles la cervelle avec tes remarques saugrenues.
La stupidité a des limites rétorque la fillette avec impatience. Si votre enquête est terminée, la mienne aussi . Voila ce qui s’est passé.
Cette nuit, en sortant du casino qui domine la calanque, ce joli garçon s’est fait attaquer par un nabot qui lui a volé soixante dix mille euros après l’avoir assommé d’un coup de gourdin. Croyant avoir tué sa victime, le monstre a paniqué. Il l’a descendue sur son dos jusqu’à la plage où nous sommes actuellement. Puis il a camouflé son crime en accident. Il voulait ainsi faire croire à la chute d’un garçon romantique venu seul rêver d’amour face à la mer par une belle nuit d’été. La ruse a bien failli réussir car vous avez foncé dans le panneau tête baissée.
Après cette mise en scène, le forban a regagné le port par le bord de mer. C’est lui que j’ai vu s’enfuir au petit matin sur une jonque.
Son erreur fut d’avoir échangé ses vieux godillots contre les souliers vernis de sa victime, idiotie qui m’a mis la puce à l’oreille.
Voila plus de deux heures qu’il vogue à toutes voiles vers l’Afrique avec l’argent de ce pauvre garçon. Vous avez perdu assez de temps. Prévenez la police maritime pour qu’elle donne la chasse à ce brigand.
Ebranlé par tant d’assurance, le brigadier commence à douter de son flair. Comme il ne veut pas perdre la face, il demande à Marie d’un air détaché : gamine, ton imagination m’amuse. Je serais curieux de savoir à partir de quels semblants de preuves tu as inventé cette invraisemblable histoire.
Pour vous punir de m’avoir accusée de vol, je devrais vous laisser patauger encore un peu, déclare Marie d’un ton moqueur. Mais comme le temps presse je vais éclairer votre lanterne.
Voila, c’est extrêmement simple.
Celui qui a dévalé la dune cette nuit était lourdement chargé. Il suffit d’examiner ses empreintes pour voir qu’il s’est enfoncé dans le sable jusqu’aux genoux. Il est de très petite taille car la profondeur de ses traces ne dépasse pas trente centimètres. Il a donc des jambes très courtes.

Le brigadier
Pour s’amuser, le jeune homme est peut-être descendu en roulant sur lui-même comme un tonneau. Ca expliquerait sa blessure à la nuque et que tu l’ais trouvé couvert de sable. Le nain a pu descendre sur la plage bien avant. C’est peut-être un contrebandier qui était chargé d’un lourd butin.

Marie
Se rouler par terre en smoking ! Vous avez déjà vu ça vous ?
Non, vous n’y êtes pas du tout. ON l’a aspergé de sable pour faire croire à une chute suivie d’un déboulé jusqu’à la plage.
D’ailleurs, le nain n’est reparti qu’à la fin de la nuit. Si je n’ai pas trouvé de crabes au petit matin, c’est qu’il les avait effrayés juste avant mon passage, en courant sur les rochers.



Le brigadier
Ce n’est pas invraisemblable. Mais comment peux-tu affirmer qu’on a volé soixante dix mille euros alors que sa mère ne lui en avait envoyé que deux mille ?

Marie
Justement. Nous savons qu’il a joué à la roulette et qu’il a gagné gros. Ca l’a fortement marqué. C’est même la seule chose dont il se soit souvenu en reprenant ses esprits. C’était donc un forte somme.
Le reste est facile à deviner. Il a joué ses deux mille euros sur le cinq, jour de son anniversaire, ou sur le dix huit, âge de sa majorité et remporté trente cinq fois sa mise, ce qui fait soixante dix mille euros. Il suffira de se le faire confirmer par le directeur du casino.
Etes- vous convaincu maintenant ?

Le brigadier (embarrassé)
Disons que tu n’as peut-être pas tort. Disons que tu as peut-être raison. Disons que je n’ai peut-être pas raison. Disons…

Marie (interrompant le brigadier)
Ce que vous voulez dire, dites le nettement, nous gagnerons du temps.

Le brigadier
D’accord, c’est toi qui es dans le vrai. Il ne me reste plus qu’à faire arrêter ce malandrin.


Marie
Vous devez aussi présenter vos excuses à ce jeune homme que vous avez traité de godelureau alors qu’il est tout charme et délicatesse.

Le brigadier
Oui, je regrette de l’avoir brusqué. Je regrette encore plus de m’être trompé en croyant à un accident. Quand mes chefs sauront que c’est toi qui a tiré l’affaire au clair, c’en sera fini de mon avancement jusqu’à la fin de ma carrière.

Marie
Ils ne le sauront pas. Je dirai que c’est vous qui avez tout deviné. Au fond, vous êtes un brave homme et je veux vous aider. Ne vous faites pas de soucis, nous fêterons bientôt vos galons d’adjudant.

Le brigadier
Merci ma petite Marie. Tu es la fille la plus gentille et la plus intelligente que je connaisse. Je te promets de ne plus mettre de contraventions à ta tante Caroline même quand elle embouteillera toute la ville en prenant des sens interdits comme elle le fait si souvent.

Rasséréné, le brigadier regagne la gendarmerie en compagnie de Marie et du jeune homme qui, tout à fait ravigoté, confirme en tous points le scénario décrit par la fillette.

Quelques heures plus tard, une vedette de la police maritime entre dans le port avec, à son bord, menottes aux poignets, le nabot déconfit…et les soixante dix mille euros.

Finalement, l’aventure se termine dans le meilleur restaurant de la ville où le jeune homme invite Marie, le brigadier et, bien sûr, la tante Caroline, pour un grand festin d’amitié.

jeudi 22 avril 2010

Après ma mère, ma soeur

Quand elle avait une quinzaine d’années, Suzanne tenait un journal intitulé « LA GAZETTE : Journal sélect pour les gens de goût et d’esprit de la Côte d’Azur et des environs ».
J’en extrais une critique cinématographique particulièrement rigolote.

« SAMSON ET DALILA »

Un film comme celui-là, ça fait époque. C’est un point de repère dans les souvenirs : « l’année du plus mauvais film qu’on ait jamais vu ».
Hédie Lamarr est inoubliable dans le rôle de Dalila. Elle est étonnante de ridicule et joue de la prunelle à faire rougir nos apprenties vamps.
Hédie Lamarr c’est un cas. Elle est devenue d’une laideur biblique : taille en cellulite, estomac proéminent, pattes d’oies géantes, mains genre sorcière de Blanche-Neige et calvitie prononcée qui fait penser qu’elle coupe les tifs de Samson par jalousie mesquine.
On ne s’ennuie pas une minute tant on rit.
Le plus drôle, c’est la noce de Samson, troublée par la perfide Dalida qui prend des airs maléfiques que personne ne remarque car elle est cachée derrière un pilier. L’hymen se termine par une grande tabasserie. Samson traite Dalida de putain, ce qui la fait pâmer. Ca lui donne des idées et elle devient la favorite du roi des philistins. Samson a vraiment une mauvaise influence sur les jeunes filles.
Dans le combat avec le lion, on est avec cette pauvre bête qui vient gambader et qui se fait traîtreusement zigouiller.
Il faut avoir vu « Samson et Dalila ».
Cécil B de Mille s’est bien fichu de nous.
Renée Fabrice, alias Suzanne Sagot-Duvauroux




jeudi 1 avril 2010

A la Gloire de ma mère

Le texte qui suit est un article que j’avais publié dans la revue de la Banque de France.
Il est écrit par ma mère, donc votre grand-mère et arrière grand-mère.
C’est une évocation des livres -La Gloire de mon Père et La Château de ma Mère- où Marcel Pagnol raconte ses souvenirs de vacances enfantines dans les collines provençales encore sauvages et presque inhabitées.
J’ai rarement lu une analyse littéraire aussi juste, intelligente, émouvante. Elle témoigne de la finesse d’esprit, la sensibilité et la qualité d’écriture de celle qui fut l’une des femmes les plus cultivées et talentueuses de son époque. C’est pourquoi je l’inscrit pour vous sur mon blog, à « la Gloire de ma mère ».



LA PROVENCE DE PAGNOL





Il n’y a pas chez nous de province plus chantée, plus aimée, plus enviée, plus connue, semble-t-il, que la Provence.
Provence de Mistral, de Roumanille, de Daudet, Provence des « félibres » découverte avec délices par des lecteurs d’une époque déjà révolue. Provence de Giono, rude et âpre, magnifiée par un génie poétique vigoureux et libre, qui projette dans les nues la réalité et prend au corps le quotidien pour le précipiter jusqu’aux enfers ou le hausser jusqu’aux étoiles. Provence de Colette, rassemblée autour de l’auteur à la taille d’une « placette » et d’un jardin odorant où poussent l’ail, l’aubergine et la « treille muscate ». Provence des artistes, avec ses coteries, ses chapelles, ses écoles. Provence des « vacanciers », hurlante de klaxons et empestée d’essence quand l’autoroute coule à pleins bords vers les « Grandes Bleues », les « Oustaous », les « Mon Bastidons », et autres bicoques ou casinos.
Mais tout cela réuni laisse intacte la Provence de Pagnol.
Où est-elle ?
Nous ne l’avons pas trouvée dans ses pièces, la porte du bistrot de César ouvre moins sur elle que sur le chemin liquide des Iles-sous-le-Vent et les mirages de l’Asie ; ce sont ses souvenirs d’enfance qui nous y font pénétrer, nous y guident et nous y retiennent.
Nous voici à deux pas de Marseille, dans un univers inconnu, à la fois illimité et clos comme le sont les mondes enfantins. Là, un petit garçon de douze ans se sauve tout un jour dans la colline ; tout un jour, et bien des jours, il peut aller de touffe en touffe, de garrigue en garrigue, de découverte en découverte. Innocent et cruel, il tend des pièges, tue un serpent monstrueux, médite de se faire « hermitte », profane la caverne terrifiante où niche « libou ». Là, Lili, le petit camarade paysan qui ignore la frange maquillée de sa province et n’a peut-être jamais vu la mer, fait la cueillette des olives, fauche les herbes rêches, et rappelle au petit citadin en vacances qu’on ne peut pas toujours s’amuser : « Ce matin on peut pas aller aux pièges, je suis été avec mon père au chant de Pastan. Viens, on mange sous les pruniers, Viens. »
Ce monde démesuré de l’enfance, il est aussi pour les « grands » à la taille de leur désir d’évasion, de leur goût de liberté, de dépaysement. La tante Rose y gémit quelque peu, si loin du confort de la ville, et regrette le Gaz (majuscule !). Mais l’instituteur en vacances respire un air d’aventure et chasse les bartavelles, ces « Perdrix du roi » qui feront sa « gloire ». Mais la ravissante et fragile Augustine y tremble en entendant « les cris du garde et le soufflement rauque du chien », dans cette propriété redoutablement « privée » qui sera un jour, plus tard -trop tard- le « château de ma mère ».
Cette Provence à la fois féérique et naturelle, débarrassée de ses palmiers, de ses golfs-miniature, de ses relents d’ambre solaire, redonnée aux bêtes familières ou sauvages, à la tranquille famille de l’instituteur, cette Provence redevenue authentique et terrienne, inconsciente de sa beauté et qui ne sait pas qu’elle a son nom dans toutes les langues et tous les argots du monde, c’est la Provence de Pagnol.
Mais Pagnol n’a plus douze ans. Qu’est devenu son univers enfantin ? Peut-on se perdre encore tout un jour dans ses collines ?... Jusqu’où Marseille a-t-elle poussé sa conquête dans la direction de la Bastide Neuve ?... Le voyage durait quatre heures pour le petit Marcel et sa famille, et sa mère espérait bien qu’un jour, le tramway…
« Quand nous aurons le tramway, les enfants porteront les moustaches », répondait le père, pessimiste. Marcel Pagnol n’a peut-être jamais porté la moustache, mais, hélas, il ne faut sans doute plus quatre heures, dont deux à pied, pour arriver aux Bellons, si loin au-delà des Accates, au-delà des Camoins, au-delà de la Treille.
Le monde du petit Marcel a basculé de « l’autre côté du temps ». Lili, depuis longtemps, n’est plus. En 1917, il est tombé « dans une noire forêt du Nord… sur des touffes de plantes froides dont il ne savait pas les noms ». Paul, le petit frère, a grandi, est devenu un homme, et puis est mort. Et dans le domaine de Pagnol, qui fut ce château hostile où Augustine eut si peur, seul un tendre fantôme demeure que son fils a rencontré et reconnu : « Blême, tremblante, et pour jamais inconsolable, elle ne savait pas qu’elle était chez son fils ».
Oui, peut-être, la Provence de Pagnol est-elle aujourd’hui toute entière dans ces pages des Souvenirs d’Enfance, mais elle y est sauve et impérissable. Ne triomphe de l’oubli que ce qui le mérite et tout ici vaut de durer.
…Et puis -qui sait ?- la réalité est quelquefois moins impitoyable que ne l’imaginent nos appréhensions, et la nature rétive a des ruses contre l’envahissement des hommes… Peut-être demeure-t-il quelque part assez de l’éden sauvage du petit Marcel pour que quelque voyageur y retrouve « de ce côté du temps », les bartavelles prestigieuses, les libres plantes et leurs arômes, le vent qui parle de pluie et de beau temps, les buissons intacts, les rochers à peine écornés, les précipices toujours creux, et, sous une touffe hérissée d’épines, quelque piège rouillé.

Anne Valray

vendredi 26 mars 2010

Lucas et le grand rassemblement des araignées

Lucas est un jeune garçon d'une douzaine d'années.
Le courage et l'intelligence brillent dans ses yeux noirs.
Il habite avec sa mère dans une jolie maisonnette, au dessus de Banolin, charmante bourgade au bord de la Méditerranée. Les gens y sont pacifiques, surtout le maire, qui tient le magasin d'articles de pêche sur le port. C'est un gros homme très gentil mais très hésitant. Il ne décide jamais rien sans demander conseil à Lucas.
A Banolin, tout le monde sait que Lucas est le plus avisé du pays... Les mauvaises langues disent même que c'est lui le véritable maire.

Il est midi. Il fait beau.
Lucas et sa mère dégustent une bonne soupe de poissons car ce matin Lucas, qui connait tous les bons coins, a fait une excellente pêche.
Le téléphone sonne.
LUCAS (à sa mère)
je parie que c'est encore le maire qui m'appelle à son secours !
LUCAS (au téléphone)
Allo ! Monsieur le Maire ?... Qu'est-ce qui ne va pas ?

LE MAIRE (d'une voix implorante)
Allooo... Lucaaas...Regarde vers le nord ce qui arrive !!!

Lucas n'en croit pas ses yeux.
Les collines qui dominent Banolin sont coiffées d'une masse noire et grouillante, de plusieurs mètres d'épaisseur.


LE MAIRE (gémissant)
C'est le Grand Rassemblement des Araignées ! Il a lieu tous les cent ans. Cette fois, elles ont choisi Banolin pour tenir leur congrès. Elles commencent à descendre vers nous !!!... Bientôt, il y en aura plein les rues, plein les maisons... Elles vont nous dévorer tous !!! Lucaaas, Lucaaas... Au secours !!!

LUCAS
Ne nous affolons pas, Monsieur le Maire. Nous avons deux bonnes heures devant nous... Je finis ma soupe de poissons et j'arrive.

Que feriez-vous, pauvres petits lecteurs, à la place de Lucas, pour arrêter cette avalanche d'araignées ?
Vous recouvririez peut-être les collines de glu pour que les envahisseurs s'y collent ? Malheureux, ça ne suffirait pas ; il y a plus de cent couches d'araignées ; la première serait bien empoissée mais les autres dévaleraient.
Vous arroseriez peut-être cette méchante armée avec un canadair ? Malheureux, Banolin serait noyé sous une bouillie noire et grouillante.
Vous allumeriez peut-être une barrière de feu ?
Malheureux, dans le midi la végétation est si sèche que l'incendie ravagerait toute la Provence.

Lisez plutôt ce que fait Lucas.
Il finit tranquillement de manger sa soupe de poissons, embrasse sa mère et descend vers la mairie.
Rassemblés sur la place du village, les banolinais, muets de terreur, regardent s'approcher la sinistre troupe. Au milieu d'eux, le maire, effondré dans un fauteuil de square, pleure à chaudes larmes.
Soudain, une immense rumeur d'espoir monte de la foule.
-Lucas ! Voilà Lucas !


LUCAS
D'après vous, Monsieur le Maire, combien y a-t-il d'araignées ?

LE MAIRE
Tu te moques de moi, Lucas ! Comment pourrais-je les compter?

LUCAS
C'est ce que je voulais vous faire dire : elles sont in-nom-bra-bles !

LE MAIRE
Oui, Lucas, c'est terrible !!!... Elles sont innombrables !!! Les moyens classiques -balais, insecticides, lances d'incendie, grenades lacrymogènes- seront impuissants. Nous sommes perdus !!!

LUCAS
Courage Monsieur le Maire, la population compte sur vous.

LE MAIRE
Sur toi, Lucas, sur toi !!!

LUCAS
Laissez-moi réfléchir cinq minutes.

LE MAIRE
Fais vite Lucas, fais vite !!!

LUCAS
Eh! bien, voilà. On ne peut pas les détruire. On ne peut pas les arrêter. Alors il faut les guider.

LE MAIRE
Comment, Lucas, comment ??



LUCAS
Vous voyez cette mygale de la taille d'un gros chien qui marche à leur tête ?

LE MAIRE
Oui, je la vois. Elle me fait une peur !!! Je comprends, Lucas ! Tu vas tuer le chef et la troupe sera désorganisée.

LUCAS
Mais non ! Sans guide, les araignées se répandraient sur tout le littoral et ce serait pire.
Je vais leur donner un faux roi. Et ce faux roi ce sera vous.

LE MAIRE
LucaaaAAAS !!!!

LUCAS
Le costumier du théâtre va vous faire une panoplie d'araignée. Vous la mettrez et vous irez vous cacher dans les bosquets que l'on voit à mi-côte. Quand la mygale les atteindra, je la tuerai avec mon fusil à lunette.

LE MAIRE
Ne te trompe pas de mygale, Lucas !!!

LUCAS
N'ayez crainte, Monsieur le Maire. Quand la monstrueuse bête sera morte, vous sortirez des feuillages et vous prendrez sa place à la tête des araignées. Vous les conduirez par le ravin qui descend jusqu'à la mer. Le plus difficile sera de marcher à huit pattes. Sur la plage, vous monterez dans un pédalo et vous gagnerez le large. Les araignées sont tellement disciplinées qu'elles vous suivront aveuglément et se noieront dans la baie.

Tout se passe comme Lucas l'a prévu et, le soir, les Banolinais fêtent leur délivrance autour d'une gigantesque et délicieuse soupe de poissons.

lundi 15 mars 2010

Tranche napolitaine

(Deuxième épisode)

Un an plus tard, Michel fut nommé, sur la recommandation du Maire de Naples, au poste d'attaché culturel au Consulat de France.
C'est le visage rayonnant d'optimisme qu'il se présenta à Madame le Consul*. Celle-ci, la cinquantaine agressive, un physique de rat déterminé, l'écouta d'un air maussade exposer avec enthousiasme son programme de restauration du prestige de la culture française mis à mal par l'inertie de son prédécesseur.
Excédée par un discours qui la visait aussi, la sous-ambassadrice finit par interrompre sèchement ce nouveau venu qui lui faisait la leçon.
_ « voici vos horaires : 8h.30-12h.30 14h-18h. Soyez chaque jour à 16 heures dans mon bureau, je vous dicterai le courrier ; l'Etat Français est si radin que nous n'avons pas de secrétaire. »
Atterré par cet accueil très éloigné de ses rêves d'homme de gauche adepte de l'implication des Pouvoirs Publics dans la vie culturelle, Michel se retira dans le minuscule bureau qui lui était alloué : un ancien débarras sans fenêtre où traînait encore un jeu de balais et de serpillières.
Son premier geste fut d'accrocher au mur un tableau dont un peintre renommé lui avait fait cadeau et qui représentait un éclair noir sur un ciel vert.

Le lendemain, à huit heures trente, Madame le Consul fit irruption dans le bureau de son subordonné. « Ah non, pas de ça ici ! » s'écria-t-elle à la vue du tableau. « Un éclair noir ! C'est confondre un phénomène atmosphérique avec une pâtisserie au chocolat ! Un ciel vert ! Ma parole, ce daltonien prend le firmament pour une prairie ! Vous allez me faire le plaisir de repeindre cette croûte aux couleurs de la nature. »

*Le consul qui avait sauvé Caroline et Michel de la grillade avait été destitué pour offense envers la Mafia.


Horrifié par ce caporalisme obtus, Michel comprit que rien ne serait possible sous la férule de cette virago et, son tableau sous le bras, s'enfuit du consulat en hurlant sa démission.


Michel connaissait un docteur en sciences humaines qui avait été détaché par la Faculté d'Angers pour apprendre aux napolitains les conséquences des crues de la Loire sur le comportement des habitants de l'île de Béhuard.
Cette petite commune est périodiquement submergée jusqu'au clocher de l'église, ce qui oblige les cent-vingt-trois Béhuardais à porter en permanence une bouée autour de la taille avec les conséquences que l'on imagine sur la mode locale, l'ambiance des bals populaires et la chute de la natalité.
De mauvais esprits pourraient penser que le sujet était bien mince pour meubler trois années d'études. Ce serait ignorer que le professeur angevin avait astucieusement relié ce drame insulaire à deux évènements majeurs de notre époque : le réchauffement de la planète et la prolifération des obèses.
Il soutenait que les inondations géantes provoquées par la fonte des glaces allaient transformer l'humanité en une espèce amphibie. Selon lui, L'Evolution, prenant exemple sur la prévoyance béhuardaise, était en train de greffer sur les humains une bouée biologique destinée à les sauver d'un nouveau déluge. Telle était la cause de l’obésité galopante qui, après avoir engraissé les Etats-Unis, tendait à gonfler l’humanité toute entière.
Encore fallait-il se prêter à cette transformation. Malheureusement, par crainte de perdre la publicité des produits amaigrissants, les médias n'avaient fait aucun écho à cette découverte qui réhabilitait l'embonpoint.
Inconscientes du danger et victimes de l'idolâtrie de la planche à pain, les femmes s'obstinaient à suivre des régimes suicidaires, préparant ainsi l'avènement d'une société presque entièrement masculine. Faute d'être avertis de la victoire programmée du look Botero sur la ligne Giacometti, les grands couturiers, recruteurs de mannequins anorexiques, ourdissaient à leur insu le naufrage spectaculaire des défilés de mode.

Michel se réfugia chez ce penseur audacieux dont il admirait le génie visionnaire. Mais il s'aperçut bientôt avec stupeur que ce brillant universitaire était un bourreau d'enfant.
Son fils, âgé de quatorze ans, un miracle d'intelligence et de gentillesse, aurait bien voulu posséder un téléphone portable. Il offrait même d'en payer l'abonnement avec le très maigre argent de poche que lui concédaient ses parents.
Le père indigne opposait aux demandes multi quotidiennes de son fils des arguments soi-disant éducatifs dont la mauvaise foi révoltait.
Michel assista, au cours du dîner, à l'une de ces joutes verbales révélatrices de la tyrannie paternelle.
- Le langage abrégé des textos sabote l'apprentissage de la grammaire et de l'orthographe. Je ne veux pas qu'un fils illettré me fasse rater les palmes académiques.
- Mais non papa, mon professeur de français dit que la traduction d'une langue, même dans un idiome élémentaire, en améliore la connaissance. Tu nous as toi même vanté cent fois les vertus pédagogiques du thème dont tu décrochas, paraît-il, le premier prix au Concours Général. Et puis, ne sois pas inquiet pour ton magot, la contraction des SMS permet de correspondre au moindre coût. Au lieu de "je t'aime papa", je t'écrirai "T'M PA." Quatre lettres au lieu de onze ; plus de soixante pour cent d'économie.
L'insolence du propos qui, par bonheur, avait échappé au père abusif, fit sourire Michel qui prit la défense de l'adolescent.
Ce jeune homme a raison dit-il à l'odieux parâtre. Seriez vous l'un de ces vieux réacs qui, depuis l'origine de l'humanité, freinent la marche du progrès ; un clone de ces primates qui se cramponnèrent aux arbres pour échapper à l'hominisation ; un séide de ces seigneurs arrogants qui, sourds aux gémissements de leurs domestiques, imposèrent jusqu'à la Révolution Française l'usage de la chaise à porteurs ; une réplique de ces lourdauds qui niaient la possibilité de voyager dans les airs malgré l’exemple des oiseaux migrateurs.
Michel était de mauvaise foi car il se sentait solidaire de ces Don Quichotte qui luttaient en vain contre la marche du temps. Mais il fallait bien confondre ce père dénaturé.

Le lendemain de cette scène douloureuse, Michel prit congé de son ex ami et se rendit chez le Maire de Naples. Celui-ci mariait sa fille cadette avec le fils du Président du Sénat et donnait une fête somptueuse à laquelle Michel fut chaleureusement convié.
L'assemblée était prestigieuse. En ses qualités de premier magistrat et de chef de la Maffia, le maître de maison avait réuni la fine fleur de la pègre et de la haute société. Dans les jardins illuminés se côtoyaient en bonne intelligence des caïds de la drogue et des généraux chamarrés, des vedettes tout sourire et des maquerelles embourgeoisées, des banquiers partouzards et des cardinaux somptueux en robes écarlates...
Michel était très à l'aise parmi ces gens fortunés nullement effarouchés par son allure d'homme des bois, les artistes étant, à leurs yeux, dispensés de tout protocole. Bien qu'il s'en défendît, il adorait les conversations mondaines qu'il trouvait, à juste titre, plus attrayantes que le discours prétentieux de certains intellectuels autoproclamés. Son érudition lui permettait d'aborder avec bonheur presque tous les sujets et de débattre aussi bien avec des ministres que des guérilleros, des princes de l'église que des bouffeurs de curés, des académiciens que des crétins des Alpes... Bien qu'il se voulût misanthrope, il était d'une nature conviviale et chacun recherchait sa compagnie.
Il est navrant de penser que Michel n'ait pu trouver un peu de chaleur humaine qu'auprès d'une organisation criminelle, mais c'est ainsi. Les maffiosi ont peut-être des défauts mais il faut reconnaître que la cordialité de leur accueil pourrait servir d'exemple à certains (ou certaine) de nos fonctionnaires à l'étranger.
Toujours est-il que Michel passa dans les ors napolitains une soirée délicieuse, à peine assombrie par l'explosion du gâteau de mariage. Pour finir, le maire l'invita à demeurer dans sa somptueuse villa du bord de mer et, connaissant son goût pour le jardinage, promit de lui trouver un emploi dans la culture du pavot.

lundi 8 mars 2010

Anges et démons : imagerie poétique




Les anges et les démons sont invisibles. Une aubaine pour les poètes qui, libérés des contraintes sensorielles, peuvent les imaginer au gré de leur inspiration.
Il n'y a pas grand-chose de commun, en dehors de leur immortalité, entre la multitude des "daimons" remuants et tracassiers fréquentés par Ronsard et le formidable et tragique prédateur mis en scène par Victor Hugo dans "la Fin de Satan".
Guère de ressemblance non plus entre l'inaltérable perfection des anges jalousement implorés par Baudelaire dans "Réversibilité" et "l'Eloa" d'Alfred de Vigny, sorte de super star hollywoodienne succombant au charme ténébreux de Lucifer.
L'imaginaire foisonnant des poètes ne s'embarrasse pas de définitions théologiques. Leurs créatures surnaturelles reflètent leur identité littéraire et leur appréhension personnelle des mystères de l'au-delà.
-Curiosité gourmande et bon-enfant chez Ronsard.
-Démesure visionnaire de cet adepte des sciences occultes que fut Victor Hugo.
-Angoisses de l'âme tourmentée de Baudelaire, engluée dans les paradis artificiels et pourtant tendue vers une inaccessible pureté.




❖ Pour Ronsard, les anges et leurs frères les démons sont des esprits familiers dont il décrit le comportement avec la précision d'un entomologiste et la naïveté savoureuse qui caractérise l'imagerie religieuse du Moyen Age. Sur un tel sujet, Ronsard est plus proche de l'âge gothique que de la Renaissance.

HYMNE AUX DAIMONS
(extraits)

Quand l'Eternel bastit le grand palais du Monde,
Il peupla de poissons les abysmes de l'onde,
D'hommes la terre, et l'air de Daimons, et les cieux
D'anges, à celle fin qu'il n'y eust point de lieux
Vides de l'Univers, et selon leurs natures
Qu'ils fussent tous remplis de propres creatures.
Il mist auprès de luy, son plaisir le voulut,
L'escadron precieux des Anges, qu'il eslut
Pour citoyens du ciel, qui sans corps y demeurent,
Et, francs de passions, non plus que luy ne meurent ;
Esprits intelligents, plus que les nostres purs,
Qui cognoissent les ans tant passez que futurs,
Et tout l'estat mondain, comme voyant les choses
De pres au sein de Dieu, où elles sont encloses.
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Les daimons, au contraire, apportent sur la terre
Pestes, fièvres, langueurs, orages et tonnerre ;
Ils font des bruits en l'air pour nous espoventer,
Ils font aux yeux humains deux soleils presenter,
Ils font noircir la lune horriblement hideuse,
Et font pleurer le ciel d'un pluye saigneuse ;
Bref, tout ce qui se fait en l'air de monstrueux
Et en terre çà-bas ne se fait que par eux.
Les uns vont habitant les maisons ruinées,
Ou des grandes citez les places destournées
En quelque carrefour, et hurlent toute nuit,
Accompagnez de chiens, d'un effroyable bruit.
Vous diriez que cent fers ils trainent par la ruë,
Esclatant une voix en complaintes aiguës
Qui resveillent les coeurs des hommes sommeillans,
Et donnent grand'frayeur à ceux qui vont veillans
Certainzs vont habitant
Autour de nos maisons et de travers se couchent
Dessus nostre estomacq, et nous tâtent et touchent.
Ils remuent de nuict bancz, tables et treteaux,
Clefz, huys, portes, buffetz, licts, chaires, escabeaux,
Ou comptent nos tresors ou gectent contre terre
Maintenant une épée, et maintenant un verre :
Toutefois au matin on ne voit rien cassé,
Ny meuble qui ne soit en sa place agencé...
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Aucunesfois malins entrent dedans nos corps,
Et, en nous tourmentant, nous laissent presque morts,
Ou nous meuvent la fièvre, ou, troublant nos courages,
Font nos langues parler de dix mille langages.
Mais si quelcun les tence au nom du Très-Puissant,
Ils vont hurlant, criant, tremblant et frémissant,
Et forcez sont contraints d'abandonner la place,
Tant le sainct nom de Dieu leur est grande menace !

Pierre de Ronsard



❖ Les tourments existentiels de Baudelaire nous valent l'un des poèmes les plus harmonieux et les plus émouvants de la langue française dont la facture classique exprime de façon poignante les angoisses de l'auteur des Fleurs du Mal.

REVERSIBILITE

Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse,
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
Qui compriment le cœur comme un papier qu'on froisse ?
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse ?

Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine,
Les poings crispés dans l'ombre et les larmes de fiel,
Quand la Vengeance bat son infernal rappel
Et de nos facultés se fait le capitaine ?
Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine ?

Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres,
Qui, le long des grands murs de l'hospice blafard,
Comme des exilés, s'en vont d'un pied traînard,
Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres ?
Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres ?

Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides,
Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment
De lire la secrète horreur du dévouement
Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avides ?
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides ?

Ange plein de bonheur, de joie et de lumières,
David mourant aurait demandé la santé
Aux émanations de ton corps enchanté ;
Mais de toi je n'implore, ange, que tes prières,
Ange plein de bonheur, de joie et de lumières



Charles Baudelaire : Les fleurs du mal